The Libertines en studio, avril 2004 (Pias)
Un chanteur victime de ses démons. Un guitariste qui y croit. Le second album éponyme des Libertines serait-il le dernier ? Pete Doherty en cavale, Carl Barât répond à Rock Wanted sur les lieux du disque. (interview publiée dans le numéro 00, juin 2004)
Deux
Le deuxième album. Un cap d’autant plus difficile quand on s’appelle The Libertines. Depuis deux ans, les frères ennemis Carl Barât et Pete Doherty font malheureusement plus souvent parler d’eux dans la presse pour leurs frasques et leurs déboires que pour leur musique. La vie des Libertines n’est pas simple. Les Anglais donnent le sentiment de vouloir brûler la chandelle par les deux bouts. Pete sombre dans le crack, l’héroïne, et la cocaïne sous les yeux de son ami Carl. Premier coup dur. Il est écarté du groupe. Carl se retrouve seul sur le devant de la scène, avec ses acolytes John Hassall (basse) et Gary Powell, batteur épileptique qu’on pouvait voir dernièrement en compagnie des New York Dolls reformés. Pete profite alors de cette absence pour cambrioler l’appartement de Carl. Il fera deux mois de prison. Nouveau coup dur. S’ensuivent une série de réconciliations, engueulades et autres cures de désintoxication. L’été dernier, Pete est envoyé en Thaïlande pour se reposer… Mais très vite il se fait la malle. « Il ne voulait pas aller mieux, alors il est rentré », lancera Carl, dépité.


Zombies
C’est dans ce contexte mouvementé que Carl est venu défendre « The Libertines », deuxième album improbable du groupe londonien. Nostalgie des jours heureux ou besoin de se ressourcer, il revient à Paris, plus précisément à Pigalle, à l’hôtel Arvor où Pete et lui ont mis ce disque en chantier au cœur de l’hiver 2004. « On a écrit pas mal de chansons de ce nouvel album dans la chambre numéro 01, au rez-de-chaussée. On bossait toute la nuit. On ne sortait de cette pièce qu’au petit matin pour aller se coucher dans nos chambres à l’étage, et on croisait des touristes allemands qui allaient prendre leur petit déjeuner. De vrais zombies ». Un séjour de deux semaines au cours duquel ils écriront Can’t Stand Me Now, Tomblands, et What Became Of The Likely Lads, et retravailleront Campaign Of Hit, The Man Who Would Be A King sous l’oreille avisée de leur ami Olivier, le maître d’hôtel, qui en a vu d’autres avant eux, de Nirvana à Oasis.

Engrenage
A l’origine, les garçons avaient quitté Londres pour éloigner Pete de ses problèmes de drogue. Peine perdue, ils sont gentiment invités à quitter les lieux. A de pas de là, Le Bergerac, autre lieu de pèlerinage. Un soir de beuverie, Pete y donnera un concert gratuit à défaut de pouvoir régler sa note… « On était pris dans un engrenage, mais tout ça c’est du passé. Il y avait un prix à payer. On a connu des hauts et des bas. On a traversé des moments difficiles, et on en traverse encore aujourd’hui ». Si Carl s’inquiète pour l’avenir du groupe, il se fait davantage de soucis pour son vieux frère d’armes Pete. On se doute que l’enregistrement de l’album a dû être plutôt houleux. « Ça a été très dur, on a dû le forcer à le faire. On avait deux agents de sécurité dans le studio pour éviter la violence et la défonce». Mais une fois au travail, les deux compères ont vite retrouvé leur complicité d’antan. « Quand Pete et moi on s’asseyait pour jouer, quand on se regardait dans les yeux, c’était comme si rien de tout ça n’était arrivé ».
Avec Pete?
Il en résulte un disque plus autobiographique, qui respire moins l’urgence punk de « Up For The Bracket » (2002), mais qui distille une certaine violence sous des airs plus pop. Un disque produit une fois de plus par l’ex-guitariste du Clash, Mick Jones, et parrainé par l’ingé son Bill Price, à qui l’on doit, entre autres, «Nevermind the Bollocks » des Sex Pistols et « London Calling » de The Clash justement. Difficile pour le moment de savoir si on aura l’occasion de revoir Carl et Pete réunis sur scène. « Je voudrais que Pete vienne avec nous. Il veut bien. Mais ce ne sera pas possible tant qu’il n’aura pas décidé d’arrêter les drogues. Sans lui ça risque d’être plus dur. Quoi qu’il en soit, je suis prêt à me battre pour défendre ce disque coûte que coûte ». Benef


UPDATE 2026
A l’époque, on se demandait si ce second album « The Libertines » (sorti fin août 2004) serait le dernier et si Pete Doherty allait prendre part à la tournée… Toujours en proie à ses addictions, il a été écarté des concerts: c’est donc en trio que les Libertines se sont produits à La Cigale le 5 novembre 2004 dans le cadre du Festival (itinérant) des Inrocks, avec The Black Keys, Miossec et Rhésus. Deux ans plus tôt, The Libertines (à 4) avaient donné leur premier concert à deux pas de là, au Divan du Monde lors d’une soirée Rough Trade (7 novembre 2002 avec Baxter Dury, British Sea Power et Jacob Golden), aussi pour Les Inrocks. En 2004, la soirée s’est finie tard dans la nuit, juste en face, au Café des Artistes, avec les gars de Franz Ferdinand et The Kills (eux jouaient la veille au Zénith) qui ont rejoint les Black Keys. Grand souvenir, mais on n’avait pas de smartphones à l’époque ! Les Libertines (en trio) donneront leur dernier concert le 17 décembre 2004 au Studio 287, au nord de Paris (Aubervilliers), avant de se séparer. Un « concert secret » devant 350 gagnants d’un concours, avec PJ Harvey à l’affiche, là où Jean-Luc Lahaye avait ouvert une discothèque ! Pete se consacre aux Babyshambles et à sa carrière solo. Carl tourne avec son groupe Dirty Pretty Things, dans lequel on retrouve le batteur Gary Powell. Dès 2007, les deux amis rejouent ensemble de manière épisodique avant de reformer The Libertines en 2014. Deux albums sont parus depuis « Anthems for Doomed Youth » (2015) et « All Quiet on the Eastern Esplanade » (2024).

CLASH TEST
On a demandé à Carl Barât ce qu’il pensait de The Clash
Mick Jones : « La première fois que j’ai rencontré Mick je ne savais pas qui il était. Je connaissais quelques chansons de The Clash, mais je ne comprenais pas l’héritage qu’ils ont laissé. Quand je suis arrivé au studio, je m’attendais à voir un vieux punk, un Sid Vicious. Et puis j’ai rencontré ce petit bonhomme, très humble, très enthousiaste. Il avait une bière dans une main, un gros pète dans l’autre, et il dansait sur notre musique».
Joe Strummer : « Il avait notre premier album, et il l’aimait beaucoup. Je regrette de ne jamais l’avoir rencontré. En réalité, je l’ai rencontré quand j’étais môme. Il vivait dans un bled à côté de chez nous. Et ma sœur gardait souvent ses enfants. Je ne réalisais pas qui il était ». (Le chanteur guitariste de The Clash est décédé le 22 décembre 2002)
