The Stooges, Iggy Pop - Bol d'Or 2003 - Circuit Nevers Magny-Cours - 13/09/2003 © Marion Ruszniewski
Le moment était historique. Après trente ans de silence, lggy Pop a retrouvé ses frères d’ armes The Stooges le temps d’un concert unique au circuit du Bol d’or. Une première pour la France. Pas de nouvel album à l’horizon, tout juste quelques titres enregistrés par les Stooges sur « Skull Ring », le nouvel album de l’Iguane. Retour sur la genèse de cet événement.
Un grand bol d’or
Samedi 13 septembre 2003. Nous sommes sur le circuit de Magny Cours, près de Nevers, où se disputent les 67ème masters d’endurance du Bol d’Or. Le départ a été donné à 15 heures. Arrivée prévue dans 24 heures. Quelques dizaines de milliers de motards venus de toute la France, d’Angleterre, d’Allemagne et d’ailleurs, ont investi les tribunes. Ce soir, ils dormiront au camping à côté de leur grosse cylindrée, s’ils se décident à aller dormir, car ici le spectacle dure toute la nuit. Il est 20h30. Sur les stands, la bière coule à flots, les merguez n’ont pas le temps de cuire, ni les frites de frire, qu’elles sont déjà servies dans un pain rassis. Et un étouffe-chrétien à 6 euros, un ! Un peu plus loin, la foule se masse autour des barrières. Sur le “ring” quelques spectateurs se donnent en spectacle en tentant de faire un burn avec plus ou moins de fortune, c’est vrai. Quand ils ne noient pas le moteur, rares sont ceux qui arrivent à faire flamber leur roue arrière. Les vieux motards s’en vont devant un spectacle aussi navrant, lançant : “Ah les nuls, c’est vraiment des amateurs !”.Mais on n’est pas là pour parler de moto ni de gastronomie, mais bien de musique. Cette soirée-là devait être historique. Elle sera même hystérique. Après trente ans de sommeil, Iggy Pop allait redonner vie à son groupe de jeunesse, The Stooges, le temps d’un concert unique en France.
Tribute to…
On n’espérait plus les voir, d’autant que de mémoire d’homme, ils n’avaient jamais joué chez nous. Dans le public, à dominante mâle, un père de explique à son gamin de dix ans, l’importance de cette soirée : “Tu ne réalises pas, mais dans quelques années, tu en parleras à tes enfants !”. Depuis I’an dernier, quelques signes avant-coureurs pouvaient nous laisser présager d’une telle réunion. En août 2002, une étrange formation nommée Tribute To The Stooges sillonnait les principaux festivals européens, dont le Pukklepop en Belgique. À son bord, Ron Asheton (guitare) et Scott Asheton (batterie), membres fondateurs des Stooges, accompagnés par l’ex-Dinosaur Jr. Jay Mascis (guitare) et l’ex-Minutemen Mike Watt (basse/chant). Un concert d’une heure qui ressemblait plutôt à une longue jam où des musiciens expérimentés se faisaient plaisir en reprenant quelques standards des Stooges dans des versions très guitaristiques: I Wanna Be Your Dog,1969,Little Doll, TV Eye…Les années ont passé, les frères Asheton ont pris un peu d’embonpoint. Caché derrière ses lunettes noires, Scott a une frappe aussi vive que son regard, mais la guitare de Ron est intacte, si ce n’est meilleure. Le bassiste originel des Stooges, Dave Alexander, étant décédé (viré du groupe en 1970, il meurt à 27 ans en 1975. Sur « Raw Power » en 1973, Ron Asheton jouait la basse, laissant la guitare à James Williamson) et lggy n’étant pas de la partie (il tourne également en solo à cette époque avec « Beat’ Em Up »), Mike Watt a la lourde tâche d’assurer la basse et le chant. On ne pouvait rêver mieux comme Maître de Cérémonie. A chaque concert, le Tribute To The Stooges a un invité sur No Fun. Ce soir-là, c’est Jim Ward de Sparta (et ex-At The Drive-in) qui a l’honneur de chanter avec ses idoles. Un pur plaisir.

…The Stooges
Quelques mois plus tard, en décembre 2002, ce même Tribute To The Stooges était à l’affiche des Transmusicales de Rennes (avec Calexico, Millionaire…). Beaucoup de curieux avaient fait le voyage pour voir de près la légende et pouvoir dire j’y étais ! Fan parmi les fans, c’était au tour de Dominique Sonic de rêver les yeux ouverts en reprenant No Fun avec ses hôtes. Bref, tout était prêt, il ne manquait plus que Iggy, à qui Mike Watt dédicaça ce concert. Et ce qui devait arriver arriva. En avril 2003, on apprenait par voie de presse que les Stooges venaient de se reformer avec Iggy Pop aux commandes pour donner un concert unique sur le Coachella Festival, dans le désert californien (toujours avec Mike Watt, mais sans J.Mascis). On ne tarda pas à trouver les premières photos, vidéos, et bandes-son de l’événement sur internet. D’autres dates suivront. Et l’Europe alors ? Au début de l’été, des bruits de couloirs parlaient d’un concert des Stooges réunis au Zénith de Paris et au Bol d’Or, mais la première date n’a pas pu être confirmée vu le montant astronomique du cachet demandé. Il fallait donc se rendre au Bol d’Or, en autocar ou à moto, pour que le rêve devienne enfin réalité.
Le grand Pop
Vers 21h, les Français d’AS Dragon ouvrent le bal, et la foule commence à se diriger vers la scène. Il y a de tout, des motards en combinaison cuir multicolore, des punks à crête, des petits couples enlacés,des zombies qui n’ont pas quitté le circuit des yeux toute la journée. À 22h05, Philippe Manoeuvre de Rock&Folk monte à la tribune et annonce le grand retour des Stooges, qui démarrent aussi sec sur Loose et Down The Street. Dès le début, Iggy est dans la place, déchaîné comme à son habitude. Les Stooges sont gonflés à bloc. Sans temps mort, ils enchaînent les tubes avec un son énorme. « We are the motherfucking Stooges! We are fucking happy to be here! This is a fucking song about a very weird year», lance I’lguane pour introduire 1969. Dans son jean moulant taille basse, il danse et se déhanche, il aboie sur I Wanna Be Your Dog, il hurle sur TV Eye. On savait qu’il était monté sur ressorts mais, ce soir, il est comme possédé. Aux premières notes de Dirt, le grand Pop arrête tout et interpelle la sécurité qui malmène un fan sous ses yeux, pour finalement le faire monter sur scène à ses côtés, avant de reprendre son blues endiablé comme si de rien n’était. Suivront les bien sentis Real Cool Time et No Fun, puis 1970 marqué par l’intervention du saxophoniste Steve MacKaye (le 5e Stooges!) qui renforcera le son de ses envolées jusqu’à la fin du concert.

© Marion Ruszniewski
Entrez dans la transe
C’est la grande messe. Iggy invite ses fans à danser autour de lui et entonne un Fun House d’anthologie qui durera sept minutes. Les Stooges se lâchent, chacun semble partir dans son délire mais ils ne font qu’un. Mike Watt frappe sa basse de toutes ses forces, et joue quelques notes avec ses dents façon Hendrix. Le public est en transe. On est prêt à tout pour voir les Stooges de près. On court dans la foule pour atteindre les premiers rangs, on grimpe partout où c’est possible, barrières, murets… Quelques allumés iront jusqu’à hisser la grande échelle pour que leurs camarades aperçoivent les dieux du circuit. Puis, on découvre Skull Ring, l’un des quatre titres enregistrés par les Stooges sur le nouvel album d’lggy Pop (Green Day, Sum 41, Peaches et The Trolls ont également participé à l’abum « Skull Rings », paru fin 2003). Un morceau qui s’intègre parfaitement à la set list. Après Not Right, lggy demande que l’on fasse la lumière sur le public avant d’envoyer une dernière salve avec le doublé Little Doll / I Wanna Be Your Dog, exécuté dans une version encore plus énervée que la précédente. II est 23h10, le groupe se retire sous un déluge d’applaudissements. Iggy nous offre une dernière danse, et se roule sur par terre, terrassé. En cerise sur le gâteau, on espérait Search & Destroy ou Raw Power, mais il n’y aura pas de rappel. Peu importe, c’est déjà très bien comme ça. Sur le circuit, les moteurs tournent toujours. Avec le recul, on se dit que la tournée Tribute To The Stooges n’était qu’un petit tour de chauffe, histoire de prendre la température, de répéter et de se réapproprier les morceaux en live pour être paré pour le jour J. De son côté, I’Iguane était fin prêt, lui qui n’a jamais cessé de chanter son répertoire. Bien sûr, on pourrait voir dans cette reformation un moyen pour Iggy Pop de promouvoir son nouvel album « Skull Rings » auquel ont pris part les frères Asheton. Mais il n’a pas besoin de ça. Ce soir, on a vu un grand concert. Historique, le moment I’était. Et si les Stooges sont de retour, c’est peut-être pour donner une leçon de vie aux enfants du rock actuels…
(article publié en 2003)

LA SET LIST DES STOOGES AU BOL D’OR
Loose
Down On The Street
1969
I Wanna Be Your Dog
TV Eye”
Dirt
Real Cool Time
No Fun
1970
Fun House
Skull Rings
Not Right
Little Doll
I Wanna Be Your Dog
Update 2025
Ce 13 septembre 2003, le label Virgin/ EMI avait affrété un autocar au départ de Paris Porte Maillot pour emmener des journalistes et photographes au Bol d’or voir le premier concert en France des Stooges. Je faisais partie du voyage tout comme Luz qui m’a « croqué » à mon insue dans son livre-live « Luz claudiquant sur le dancefloor » (avec les concerts de Buzzcocks, Franz Ferdinand, Radio 4, PJ Harvey, Sonic Youth…). Paraît qu’on l’aurait empêché de dormir dans le bus avec nos jacasseries rock’n’roll. « Iggy c’est le naturel du grand n’importe quoi… dit-il, aucun calcul dans le trémoussage de petite saucisse. Et surtout, quelle voix ! Animale, sexuelle… Si les bites parlaient, elles auraient la voix d’Iggy …». Après cette première date à Magny-Cours, Iggy et les Stooges ont tourné pendant 10 ans. Deux Zéniths et un Palais des Sports à Paris, pas mal de festivals dont la Fête de l’Huma et un concert privé mémorable au Show Case (9 septembre 2008) pour les 100 ans de Converse lors duquel j’ai fait du Air Guitar avec eux ! Les Stooges ont publié deux albums « The Weirdness » (2003 avec Steve Albini) et « Ready To Die » (2013) produit par James Williamson, de retour dans le groupe suite au décès de Ron Asheton en janvier 2009. Le groupe reprend alors « Raw Power » en intégralité, qui bien d’être réédité avec le mix original de David Bowie. Après le concert du Hellfest en juin 2011, Scott Asheton est victime d’une crise cardiaque et se met au repos. Il est remplacé par Larry Mullins alias Toby Dammit, qui a accompagné Iggy dans les années 90 (il a aussi joué avec The Residents, Raphaël, Arno, The Living Things…). Scott Asheton s’est éteint en 2014, suivi par Steve MacKaye l’année suivante, signant la fin des Stooges.

© Marion Ruszniewski
