Les relations entre la France et Queens Of The Stone Age n’ont pas toujours été simples. De rendez-vous ratés en actes manqués, Josh Homme et les siens allaient enfin pouvoir prendre leur revanche et savourer leur victoire dans la Capitale deux soirs de suite, présentant enfin « Songs For The Deaf ». Récit d’une filature (juin 2003).
Les 10 et 11 juin derniers (2003), les Parisiens devaient faire un choix trivial tant l’offre de concerts rock était exceptionnelle : Metallica (qui donnait trois concerts dans une seule journée, à la Boule Noire, au Bataclan et au Trabendo), Audioslave (au Zénith de Paris) et Queens Of The Stone Age. Oui, les Queens allaient enfin jouer à l’Elysée Montmartre, deux soirs d’affilée et à guichets fermés. Curieux retournement de l’histoire pour un groupe qui jusque-là peinait à remplir les salles, Arapaho (98), Divan du Monde (99), ou Boule Noire (2000). Lors de leur dernier passage en date (25 novembre 2000), les Queens ouvraient pour Monster Magnet, ici même à l’Elysée-Montmartre. Heureux et pas peu fier, ce grand rouquin de Josh Homme (guitare/chant) en jubile encore, lançant « on les a éclaté ce soir-là !»,avant d’ironiser sur la situation : « On revient toujours ! On va là où on veut, même si les gens n’ont pas envie de nous voir ! ». Une sorte de revanche sur le passé partagée par son nouveau compagnon de route, Mark Lanegan, qui devait ouvrir ici même pour Alice In Chains avec ses Screaming Trees. « Je n’ai jamais eu de chance avec Paris », confie-t-il. La date avait été annulée pendant le soundcheck… C’était il y a dix ans.
En novembre 2002, les Queens Of The Stone Age tournent en Europe où tout le monde les attend de pied ferme. Partout, les salles affichent complet. II faut dire que, contrairement aux deux premiers albums, leur troisième disque n’est pas passé inaperçu, au grand étonnement de notre Homme, d’où ce titre plutôt ironique « Songs For The Deaf »,chansons pour les sourds… Les raisons du succès sont multiples : la participation de l’ex-Nirvana Dave Grohl (Foo Fighters) de retour à la batterie, la richesse musicale explorée par les trois hommes de tête Homme-Oliveri-Lanegan, les passages radio… Josh Homme a plutôt le sentiment d’être là où il faut, au bon moment. « Peut-être qu’aujourd’hui les gens sont prêts à écouter une musique plus brute qu’auparavant. Des groupes comme les White Stripes, les Strokes ou Interpol ont fait des disques un peu moins produits qui ont pris du sens aux oreilles des gens. Le rock’n’roll bouge de nouveau, et c’est tant mieux! ». Le 29 novembre, les Queens sont à Strasbourg, le lendemain ils doivent jouer à Paris avant leur dernière date à Amsterdam. Mais pendant les balances, le cauchemar recommence. Le concert est annulé. Les rumeurs vont bon train. On parle d’une overdose de Nick Oliveri, le bassiste. On dit aussi que Josh se serait battu dans les loges. « J’aime bien entendre toutes ces rumeurs qui circulent dans de telles circonstances », confie Josh. La vérité est ailleurs. « En voulant sauter dans le public à Madrid, Nick a glissé et a atterri sur une barrière. Après le concert, on a fait la fête toute la nuit en buvant de l’absinthe… Mais, le lendemain, il souffrait trop. Il a fallu se résoudre à annuler le reste de la tournée ».
Mardi 10 juin
Jour de grève. Un de plus. Six mois ont passé, et les Queens qu’on a connus étaient enfin de retour chez nous. 16h15, le groupe arrive à la salle pour faire sa balance. Deux nouvelles têtes les accompagnent, le guitariste Troy Van Leeuwen, échappé de A Perfect Circle, et le batteur Joey Castillo (ex-Wasted Youth, Danzig), objet de toutes les attentions puisque beaucoup s’attendent encore à découvrir Dave Grohl derrière les fûts… Pour se chauffer, les Queens enchaînent quelques titres dans une salle quasi vide. Mais les quelques privilégiés qui traînaient par là ont eu droit à une sorte de mini-concert privé. Puis, c’est le temps des retrouvailles avec leurs potes de Sparta, arrivés la veille d’El Paso,Texas. Les ex-At The Drive In allaient assurer leur première partie sur les trois semaines de la tournée. Lalo, leur manager, s’inquiète : il semblerait que ce grand gaillard de Josh Homme ait pris un peu de ventre…
17h, les Queens démarrent les interviews avec la presse, à raison de trois magazines chacun. Tous sauf Nick qui, a peine arrivé à la salle, annulait déja son programme de la journée. II préfèrera aller boire des coups avec une vieille copine de San Francisco qui, plus tôt dans l’après-midi, cherchait un dénommé Rex…Rex Everything comme on l’appelle dans les Dwarves. II reviendra tout juste pour les sessions photo, un exercice dont les Queens ne sont pas très friands.Tandis que Sparta fait sa balance, Josh m’accorde la dernière interview de la journée. Il fait ça bien, mais avoue qu’il préférerait parfois être ailleurs. « Quand je suis dans une ville pareille, j’aime bien me promener plutôt que de passer ma journée à la salle, faire le concert, et retourner à l’hôtel… Il y a tellement de choses à voir à Paris. Je n’ai pas eu trop le temps aujourd’hui, mais j’espère le trouver demain ». En sortant de sa loge, Josh tombe sur une styliste qui lui présente son book où elle pose dans des sous-vêtements qu’elle a dessinés aux couleurs des Queens, ainsi qu’un sac à main qui reprend leur logo. Plutôt joli, mais le chanteur a l’air sceptique.
18h30, on ouvre les portes et les premiers fans se collent aux barrières. 19h20, la salle n’est qu’à moitié remplie quand Sparta monte sur scène. Au bout d’un quart d’heure, elle est comble et le public peut découvrir l’essentiel de son album, « Wiretap Scars ». 20h50, les Queens investissent la scène sous un tonnerre d’applaudissements et exhument Regular John. Non, ce n’est pas Dave Grohl à la batterie mais les Queens n’ont pas perdu au change. Joey frappe aussi fort, si ce n’est plus. Un peu moins de groove, plus de puissance. Une machine de guerre qui cassera bien une demi-douzaine de baguettes ! Un set carré, un grand bon concert des QOTSA. Mais c’est véritablement quand Mark Lanegan est arrivé, dans l’obscurité, que tout a commencé. La température est montée d’un coup. On aurait dit qu’un nuage survolait la scène. Accroché à son pied de micro, casquette vissée sur la tête, l’ex-Screaming Trees a beaucoup maigri mais sa voix patinée par des années d’abus reste intacte. 22h15, on s’attend à un second rappel, mais non, les lumières se rallument. Les bonnes choses ont une fin, mais on en reprendra bien une dose demain.
Mercredi 11 juin
Le lendemain, rendez-vous était pris à 16h dans les locaux de Ouï FM où Josh et Troy devaient enregistrer deux émissions. Encadrés par les représentants de leur maison de disques, ils accuseront un petit retard d’une heure. Il faut dire que la nuit dernière a dû être bien agitée. Les Queens étaient conviés a la “Audioslave Party”, petit after-show organisé par leurs amis Tom Morello et Chris Cornell dans un grand hôtel des Champs-Elysées, le Plazza-Athénée, en compagnie des gars de Sparta et de Metallica. II est 17h, juste après le flash info, Josh et Troy enregistrent d’abord l’émission « le Gros Quatre heure ». Une quinzaine de curieux ont investi le studio. Entre deux questions, les guitaristes joueront No One Knows et Go With The Flow en acoustique. Un régal. Josh annonce avoir déjà écrit 24 nouvelles chansons pour le nouvel album, dont l’enregistrement est prévu en mars 2004, mais il n’en jouera aucune sur cette tournée, vu qu’il autorise les gens à enregistrer les concerts. « Je les y autorise à partir du moment où ils ne vendent pas ces enregistrements mais qu’ils les échangent. En revanche, si je croise les connards qui en tirent un avantage financier, je leur fous mon poing sur la gueule ». Avant de souhaiter bien du courage aux puristes et aux fans qui collectionnent les millions de bootlegs existant ! Malgré tout, les Queens envisagent de sortir un album live et un DVD de la tournée anglaise.
Quand on lui parle de l’affiche exceptionnelle qui se tient à Paris sur deux jours avec Audioslave et Metallica, Josh tient à préciser que la veille jouaient également les Yeah Yeah Yeahs. Étant lui-même sur scène, et n’ayant pu assister au concert, pour lui c’etait plutôt les « NO No Nos ». Mais une petite erreur de traduction de son jeu de mots laissa entendre qu’il n’était pas un grand fan du groupe. Josh et Troy sortent détendus de leur deuxième émission. Dehors, ils croisent la route de quelques fans bien informés. Photos, dédicaces, et Josh leur tend un sachet de bonbons Haribo.
17h45. Plus tard, dans le taxi qui nous ramènera à I’hôtel des Queens dans le quartier de l’Opéra, le single des Yeah Yeah Yeahs passe à la radio. Josh demande au chauffeur de monter le son. En voiture, on discute de tout et de rien, du passé, du présent, et du futur bien sûr. Josh aime à dire qu’il a une mémoire d’éléphant et c’est vrai. II n’oublie rien, ni les têtes, ni les lieux. Et il n’est pas peu fier de jouer deux soirs de suite à guichets fermés, ici, à Paris. Il revient alors sur l’annulation de la date de Strasbourg qui l’a vraiment peiné. Et quand il apprend que « Songs For The Deaf » s’est déjà vendu à 40 000 copies chez nous, soit dix fois plus que les albums précédents, il exprime son envie de jouer ailleurs que dans la capitale, un peu partout en France. Un pays qu’il semble apprécier plus que l’Allemagne. « Les Allemands ont 52 mots pour la haine et un seul mot pour l’amour. A méditer…», dit-il. Mais ces chiffres de ventes ne semblent pas lui monter à la tête, pas plus que les 1,5 millions copies en circulation dans le monde ou les éloges de la presse. « Il faut garder les pieds sur terre. La presse a toujours été sympa avec nous et si je la lisais, je risquerais de croire que je suis capable de marcher sur l’eau ! Je préfère me faire à manger et faire ma lessive ! ». La maison de disques a bien fait son travail, mais Josh Homme reste un cow-boy solitaire, lançant « ils croient que j’ai besoin d’eux »…
18h. Nous arrivons à L’hôtel Millenium. Mark Lanegan nous attend avec ses bagages. Son téléphone greffé à l’oreille, il fait les cent pas dans la rue. Les autres descendent un à un. Coup de fil du tour-manager bloqué dans les embouteillages qui nous demande de l’attendre : il veut conduire lui-même le groupe à la salle, dans son van. Résultat, la petite équipée aura une bonne demi-heure de retard pour faire ses interviews avec les chaînes de télé. À peine arrivé, Mark reprend du service avec son portable. Mais l’a-t-il seulement lâché pendant le trajet ? 19h30, Sparta ouvre le bal, dans de bien meilleures conditions que la veille. 20h50, les Queens démarrent de nouveau leur concert avec Regular John, mais le reste de la set-list sera un peu modifié pour satisfaire les fidèles qui ont pris leurs billets pour les deux concerts. Une manière de rompre avec les habitudes.« J’aime bien dire haut et fort qu’il n’y a pas de règles dans ce groupe. II y a un poète qui disait : je ne crée pas les règles, je les casse. Ça me correspond assez bien ». Ce soir, les fans auront même droit à un deuxième rappel surprise, Nick Oliveri finissant de crier sa haine sur Lightning Song le micro dans la bouche. 22h30, les lumières se rallument pour de bon. Qu’est-ce que c’était bon ! 23h, à l’after-show, les deux heureux gagnants d’un concours radio approchent les héros de la soirée. Deux gars de Sparta ont filé voir Metallica au Trabendo. Les autres ont fini la soirée avec les Queens dans une grande brasserie parisienne. Demain, tout ce petit monde s’envolera pour la Suède.
Pendant ces deux jours à Paris, Josh Homme n’aura finalement pas eu le temps de se balader, mais il aura satisfait à la fois son public et les exigences de la promo. Du côté des projets, Troy et lui viennent de participer au dernier album de Unkle, respectivement à la guitare et au chant. Leur ami James Lavelle était d’ailleurs présent le premier soir.« C’est un échange. On a écrit une chanson ensemble et lui a fait une adaptation de No One Knows ». Du côté de Rekords Rekords, le label de Josh, les sorties se bousculent à commencer par les « Desert Sessions Volumes 9 &10 », le laboratoire des Queens, sessions auxquelles ont notamment pris part Twiggy Ramirez (Marilyn Manson), Chris Goss (Masters Of Reality) et PJ Harvey. Sont également prévus un nouveau Mondo Generator, projet parallèle de Nick Oliveri, et l’album des Eagles Of Death Metal dans lequel Josh Homme joue de la batterie ! Un nouveau groupe de rock dansant, très honky tonk avec lequel il compte tourner d’ici la fin de l’année. Enfin, les Queens viennent de terminer le prochain album de Mark Lanegan. Ça ne chôme pas. « C’est comme ça que j’ai appris à devenir un meilleur musicien, et un meilleur songwriter. J’ai un rôle assez patriarcal dans les Queens et quand je joue pour d’autres musiciens, je suis plutôt un soldat dévoué à leur cause. J’aime bien jouer ces deux rôles. J’apprends des choses. Je les collecte et les reformule avec les Queens, pour faire ma propre musique ». Les Queens sont prolifiques, leur public sera-t-il suffisamment insatiable pour dépasser le cap du single No One Knows ?
« Songs For The Deaf » (Interscope/ Universal)
UPDATE
Fan de Kyuss et des Queens, j’ai eu l’occasion de croiser Josh Homme plusieurs fois, dans les débuts du groupe. La première fois, c’était pour la sortie française du premier album des Queens Of The Stone Age chez Roadrunner. Josh Homme et Nick Oliveri étaient venus faire une journée promo dans un hôtel de Pigalle en 1999. Il m’a dédicacé mon CD promo et la bio (biographie/ le communiqué de presse) après l’avoir déchirée: « fuck this shit ! ». Ce reportage « 24 heures avec les Queens Of The Stone Age » a été réalisé en juin 2003 sur deux jours. Quand je suis arrivé à la salle, le tour manager du groupe ne m’a donné qu’une seule consigne: « a fly on the wall ». Bref, tu suis le groupe mais tu restes discret. Josh m’a dit que les gens étaient souvent étonné par sa « mémoire d’éléphant ». Je l’ai été moi même quand en juin 2015, soit 12 ans après notre dernière rencontre, il est venu me saluer en sortant des loges du Bataclan, où il jouait ce soir là avec les Eagles Of Death Metal, à la batterie (C’était cinq mois avant les attentats du 13 novembre).

















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